Aïn Diab ou la source des loups Un témoignage de Karen Assayag

, par Karen Assayag

Aïn Diab est le nom d’un quartier populaire du sud ouest de Casablanca au Maroc. Sa plage s’ouvre sur l’Atlantique et s’étend sur 2km. Elle est circonscrite entre la grande Mosquée Hassan II qui surplombe la mer et les villas de luxe. La plage de Aïn Diab est une plage populaire. Les classes les plus aisées vont se baigner à quelques kilomètres plus au sud. La population qui fréquente la plage est très représentative de la démographie du Maroc : une majorité de jeunes (1 Marocain sur 3 a entre 15 et 29ans / 49% des jeunes entre 15 et 29 ans ne sont ni à l’école ni au travail), des familles avec enfants et quelques retraités.

C’est au milieu de ce microcosme bouillonnant que j’ai entrepris, sur plusieurs mois, la réalisation d’une série photographique documentaire, ponctuée de portraits et de photos d’ambiance. J’ai entrepris ce projet, car en tant que Marocaine, j’ai souhaité témoigner sur les changements récents mais fondamentaux qui affectent mon pays.

Aïn Diab est un lieu de vie majoritairement masculin. Les hommes se retrouvent pour faire du sport : principalement du football, souvent pieds nus sur le sable mouillé. C’est l’activité quotidienne sur cette plage, à toute heure et en toute saison. Beaucoup d’entre eux sont au chômage et fuient les préoccupations liées au foyer en se défoulant sur leur terrain de jeu entre amis. Ils se dopent au sport et ont développé un culte du corps à coup d’exercices intensifs. Une vraie métamorphose des corps masculins, à la manière des culturistes sur les plages brésiliennes.

Le corps féminin, et plus spécifiquement sa représentation, a beaucoup évolué ces deux dernières années au Maroc. On peut observer une explosion de femmes voilées, majoritairement jeunes. Du voile dissuasif souvent associé à une tenue moulante et un maquillage travaillé... au niqab intégral wahabite ne laissant apparaitre que les yeux.
Quasiment aucune femme ne se baigne en maillot de bain à Ain Diab, fait notable ces dernières années, et d’autant plus marquant, que dans les années 60 et 70, des concours de miss en bikini étaient légion sur les plages Casablancaises.

A l’heure où le monde vit une crise de l’islam avec la montée de l’islam radical, le Maroc n’est pas épargné. La pratique rigoriste s’intensifie malgré la destitution de certains imams par le ministère des Habous et des Affaires Islamiques, dans plusieurs villes du Maroc. Décision appuyée par le Roi Mohammed VI, qui lors de ses discours, prend souvent la parole contre le terrorisme et l’extrémisme religieux. Des mots puissants venant de la bouche du descendant du prophète, mais quels en seront les effets ? Religion et politique étant intimement liés dans ce Royaume non laïque, le parti islamiste marocain (le PJD, leadé par le Premier Ministre islamiste Benkirane) gagne du terrain et a été réélu pour 5 ans le 7 octobre 2017. La résistance est bel et bien là malgré tout : manifestations anti islamistes, rafles de la police sur dénonciation du voisinage de groupuscules planifiant des attentats, etc.

Le religieux est devenu politique, et cela de manière visible aussi à la plage. Espérons que Ain Diab, « la source des loups » ne devienne pas un jour une plage où seuls les loups viendront s’abreuver... 

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