Afrotopia acerca Un témoignage d’Hector Médiavilla

, par Hector Mediavilla

En novembre 2017, Héctor Mediavilla, en collaboration avec l’Agence de coopération espagnole (AECID), a conçu et dirigé 3 ateliers dans 3 villes africaines (Dakar, Niamey et Bamako). 35 jeunes photographes africains du Sénégal, du Niger et du Mali ont participé à un atelier d’une semaine au cours duquel ils ont perfectionné leurs compétences en photographie et ont développé un projet personnel sur le thème Afrotopia, inspiré par le livre de l’économiste Felwine Sarr. Une sélection issue des 35 projets a été présentée au Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia de Bamako dans le cadre du OFF des Rencontres de Bamako 2017, Biennale Africaine de la Photographie.

« Ce continent est trop vaste pour être décrit. C’est un véritable océan, une planète à part, un cosmos hétérogène et immensément riche. Nous disons « Afrique », mais c’est une simplification sommaire et commode. En réalité, à part la notion géographique, l’Afrique n’existe pas. » Ces lignes tirées de la préface d’Ébène : Aventures africaines, certainement l’œuvre la plus célèbre du grand chroniqueur polonais Ryszard Kapuscinski, m’ont impacté comme un coup de poing porté au niveau de la tempe.

J’ai lu Ébène juste avant d’effectuer mon premier voyage en Afrique subsaharienne à la fin du XXème siècle. C’était en 1999, ma destination a été l’Éthiopie. Ébène m’a ému, m’aidant à appréhender la complexité du continent, de ses nombreux peuples, de son histoire mal racontée, de son immense richesse et ses douloureux conflits, de comment il avait arrivé au moment présent. Depuis ce temps, j’ai visité une douzaine de pays africains, revenant même dans certains, où j‘avais passé de longues périodes. Kapuscinski savait de quoi il parlait !

À la fin de l’été 2017, j’ai été invité à présenter ma candidature comme formateur dans trois ateliers successifs à l’endroit de jeunes photographes africains. Les ateliers devaient avoir lieu dans trois pays sahéliens : le Sénégal, le Niger et le Mali, exactement dans les villes de Dakar, Niamey et Bamako. Qu’est ce j’étais enthousiaste à cette idée-là ! Une semaine dans chacun de ces pays, sans interruption d’un pays à l’autre. Trois semaines intenses de formation et de création photographique dont le point culminant serait une exposition commune au Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia (CAMM) de Bamako ; cette dernière a été choisie, pour faire partie du OFF de la 11ème édition des Rencontres de Bamako, la Biennale africaine de la photographie.

Pour cette édition, le thème choisi par les organisateurs du festival était Afrotopia, dans le but d’offrir l’opportunité aux artistes africains de réfléchir à leur avenir et que le continent puisse apporter sa contribution à un monde globalisé. Ainsi, toutes les expositions du festival rentreraient dans le cadre de ladite réflexion. Les nôtres également. Mais alors, que signifie exactement Afrotopia ? Qu’est-ce que l’utopie africaine ?

Felwine Sarr, écrivain, économiste et musicien sénégalais, a inventé en 2016 le concept Afrotopia. Dans son livre, il propose une nouvelle manière de regarder le continent africain, en plaidant pour une décolonisation mentale. Sarr regarde vers l’avenir : quel modèle l’Afrique doit suivre pour son développement ? Sa réponse invite à la réflexion. Le continent africain doit cesser de se projeter à travers le prisme du miroir de l’occident. Il propose une utopie active. Le continent africain a besoin de développer son projet, d’avoir une vision propre de son avenir qui donnera lieu à l’action adéquate. Il faut repenser le paradigme actuel et s’éloigner des paramètres imposés à partir de l’extérieur. En lieu et place de ce dernier, il faudrait tenir compte de sa réalité économique, écologique, culturelle et symbolique. Sarr propose un espace ouvert de réflexion afin que les propres africains décident de leur avenir sans renier leurs racines ni leur extraordinaire richesse socioculturelle.

SENEGAL

Ma première destination a été Dakar. Deux semaines avant mon arrivée à Dakar, j’ai travaillé à distance avec Pedro Pablo Viñuales, Responsable de Programmes du Bureau Technique de Coopération et Coordinateur National du projet Afrotopia Acerca au Sénégal. Ensemble, nous avons procédé à la sélection des candidatures présentées pour l’atelier de formation et de création photographique Sénétopia, version sénégalaise d’Afrotopia. Ont pris part à cet atelier sept hommes et deux femmes photographes, des jeunes, entre 22 et 35 ans, avec différents profils, expériences et inquiétudes. L’exception a été Assane Sow, photoreporter de 45 ans, avec à son effectif, plus de dix ans de carrière au sein les plus grands quotidiens sénégalais. Assane Sow voulait développer un travail plus personnel, plus « artistique », en faisant montre d’une grande motivation dans le but de transformer son regard journalistique (chose qu’attendaient et évalueraient ses chefs) en sa propre voie. Cette dernière naîtrait à partir de ses inquiétudes personnelles et de sa vision du monde dans lequel il vit.

Participants et extrait de l’atelier de formation en création photographique à Dakar

Coordinateur nationale : Pedro Pablo Viñuales

  • Moctar Ba
  • Ndeye Astou Beyé, aka BEY-A.
  • Haidar Chams, aka FROMHAII
  • Lamine Dieme, aka LADIEME
  • Khalifa N’Diaye, aka KHALIFA HUSSEIN
  • Assane Sow
  • Ina Thiam
  • Abdoulaye Touré
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© Khalifa Huseein N’diayé
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© Khalifa Huseein N’diayé
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© Moctar Ba
Jockey
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© Moctar Ba
Pianista

NIGER

De Dakar, j’ai pris un dimanche l’avion pour Niamey. Le lundi à 9 heures du matin, je devais faire connaissance avec mon nouveau groupe d’élèves. Je n’avais aucune idée de leur travail photographique antérieur, encore moins de leur niveau. Apsatou Bagaya, grande photographe nigérienne, qui devait être mon assistante durant tout l’atelier, avait déjà procédé à la sélection des élèves devant participer à la formation. L’escale à Abidjan (Côte d’Ivoire) devait en principe être courte, un peu plus d’une heure, ainsi je devais arriver à Niamey dans l’après-midi et disposer d’un peu de temps pour avoir un tête-à-tête avec Apsatou et Víctor Franco, Premier Conseiller de l’Ambassade d’Espagne au Niger. J’aurai pu également jouir de quelques heures de repos avant la semaine intense qui m’attendait, et qui promettait d’être plus chaude que la précédente, car, aurait lieu en plein cœur du Sahel, avec le vent sec et poussiéreux de l’harmattan qui s’avoisinait à l’horizon. Après plus de 7 heures d’attente interminable à l’aéroport d’Abidjan, je suis finalement arrivé à Niamey après minuit. Sur place, Apsatou et Víctor Franco m’ont accueilli, et ont généreusement dédié une bonne partie de leur journée de repos à mon accueil et installation. Durant le trajet jusqu’à l’hôtel Univers, nous avons bavardé comme si nous nous connaissions depuis toujours, mais avions passé un bout de temps sans nous revoir. Ils m’ont briefé sur l’organisation logistique de l’atelier et m’ont confirmé que 14 participants avaient été sélectionnés. 

Le jour suivant, j’ai fait la connaissance des participants à l’atelier. Ils semblaient plus réservés en comparaison de leurs collègues sénégalais, qui étaient plus détendus. Parmi les participants, trois étaient des femmes et tout le reste des hommes. Tout un exploit dans un pays, où, les femmes photographes existent à peine, et dans lequel Apsatou reste une exception, qui est en train d’être une source d’inspiration pour les jeunes filles.

Une fois les dossiers copiés de la clé USB de Apsatou, nous avons projeté sur grand écran les photographies des participants. Dans la salle de l’ambassade, plongé dans la pénombre, nous étions les seize, installés autour d’une longue table, avec la climatisation à plein régime, tandis qu’à à l’extérieur, le soleil brillait de tous feux, sans qu’aucun nuage ne vienne l’entacher, j’eu la mauvaise surprise de constater, que sur chacune des photos projetées, le flash était toujours apparent, et les cadres semblaient manquer d’inspiration.

J’ai immédiatement compris que quasiment aucun des participants n’avait bénéficié d’aucune formation et qu’ils ignoraient les fondements même des techniques de base de la photographie. J’ai alors changé de scénario. Ma priorité n’avait jamais été de réaliser la meilleure exposition possible à Bamako, mais plutôt faire de mon passage dans chacun de ces pays, le plus profitable possible pour chaque élève. Ainsi, nous avons dédié la plus grande partie des trois premiers jours aux concepts fondamentaux, tels la vitesse, l’ouverture, la sensibilité, les types d’objectifs, etc.
Au quatrième jour, chacun des élèves a confirmé son projet pour Afrotopia. J’ai trouvé remarquable le fait que les sujets choisis avaient été mis de côté pour glorifier les us et coutumes qui, par ailleurs, ne rejetaient absolument pas la globalisation. Au Sénégal, l’approche d’Afrotopia avait été différente bien que mon rôle comme formateur avait toujours été le même : adaptatif. J’accompagne l’élève en lui apportant mes connaissances et expériences que je considère appropriées à sa situation actuelle. Je n’essaie pas de le mener sur une voie particulière, je préfère lui montrer différentes possibilités à partir de sa sensibilité et son intérêt, afin qu’il continue à découvrir sa propre voie en tant qu’auteur.

Ces élèves, qui le premier jour semblait timides, se sont avérés en fait un groupe jovial et très motivé. Ils ont bien profité des exercices de portrait avec des appareils photographiques Instax analogiques, avec l’utilisation du réflecteur de lumière pour remplir les ombres des portraits. Jour après jour, j’assistais avec grande satisfaction à leurs progrès fulgurants. Le vendredi après-midi, après la remise des diplômes par l’Ambassadeur d’Espagne au Niger, à la fin des cours, les participants m’ont fait l’agréable surprise de m’offrir quelques cadeaux : du « clichi » (viande séchée), un chapeau de paysan traditionnel, un joli panier tissé en plastique recyclé... Je ne m’y attendais pas du tout. Leur générosité et reconnaissance me sont allées droit au cœur et m’ont profondément ému. 

Les élèves de Niger ont bénéficié de cinq jours supplémentaires pour développer leurs projets contre douze pour ceux du Sénégal, tandis que moi, je me trouvais déjà au Mali, le dernier chapitre de ce voyage.

Participants et extrait de l’atelier de formation en création photographique à Niamey

Coordinatrice nationale : Apsatou Bayaga

  • Boureima Abdoulaye, aka BERGE
  • Abdoulaye Ali
  • Peter Aborisade Adeyemi Lawrence, aka REA MISE
  • Lawali Abdou Maman, aka LAWALI RASTA
  • Abdou Miko, aka DOULLAH
  • Abdou Garbá Moustaphá, aka YAHE TCKIKO
  • Fatima Ousmane
  • Touré Abdel Razack, aka ZAK
  • Moussa Kélani Roufai
  • Hadjara Mahirou Saley
  • Ahmed Tourmane Souleymane
  • Konaté Ousmane Tidjani
  • Rakiatou Ibrahim Yaye
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© Hadjara Mahirou Saley
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© Hadjara Mahirou Saley
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© Abdoulaye Ali

MALI

C’était ma toute première fois à Bamako. Durant la journée, le soleil faisait tout fondre et l’air chargé de poussière mêlé à la pollution, était encore plus inconfortable qu’au Niger. Du lointain village tranquille qu’apparentait Niamey, je me suis retrouvé au milieu de la bouillonnante rue Princesse, épicentre de la nuit à Bamako, avec de nombreux bars, restaurants et clubs. Une ville vibrante, intense en activité culturelle, où il semble que les nuits ne servent non pas à dormir mais à vivre ce qui n’a pas pu être permis durant les journées.

Moussa (John) Kalapo, un photographe talentueux et connu, a été mon assistant durant la formation. En plus de s’acquitter impeccablement de ses responsabilités, il m’a introduit dans le monde mythique et fascinant de la photographie de Bamako. J’ai visité l’étude de Malick Sidibé et faisais la connaissance de Karim, l’un de ses enfants, qui actuellement, travaille sur ce lieu historique. Un personnage authentique, extrêmement sympathique, habitué à la tombée de la nuit, à révéler manuellement ses films de moyen format dans la cour du CFP (Centre de Formation Photographique), où la chaleur semblait moindre et les conversations avec d’autres photographes étaient entamées avec la plus grande facilité du monde. Monsieur Youssouf Sogodogo, son directeur, un vétéran de la photographie, est une personne exceptionnelle, passionnée, qui s’adonne sans répit à la formation de jeunes talents de la photographie et la mise en valeur du patrimoine photographique du pays. En même temps, son centre est un lieu de réunion du landernau photographique local. Son implication et aide ont été essentielles pour imprimer, la course contre la montre, avec un professionnalisme absolu, toutes les copies des photos des trente cinq élèves qui ont participé à l’exposition Afrotopia Acerca, avec en plus celles de mon projet Niger Black Stage, qui a été également exposé au Off de la 11ème édition des Rencontres de la Photographie de Bamako.

Le groupe d’élèves de Bamako avaient un autre profil. Ils étaient très jeunes, âgés de moins de 25 ans, étudiants de la même année du Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia (CAMM). La photographie n’était pas leur priorité, la majorité avait opté pour des contenus multimédia, graphisme ou vidéo. Cependant, ils ont eu l’opportunité d’accroitre leurs connaissances dans le domaine de la photographie et l’ont bien mise à profit. Ils m’ont rappelé l’enthousiasme de la première jeunesse, avec des envies d’expérimenter et de risquer sans avoir peur d’être critiqué ou d’échouer. J’ai beaucoup apprécié cet état de fait. Bien que beaucoup parmi eux fussent inexpérimentés, ils savaient de quoi ils voulaient parler et quel était le message qu’ils voulaient transmettre.

Participants et extrait de l’atelier de formation en création photographique à Bamako

Coordinateur nationale : Moussa (John) Kalapo

  • Noumodio Coulibaly
  • Amadou Diabagate
  • Souleymane Diallo
  • Ousmane Goïta
  • Khadim M’Baye, aka BAMBA MBAYE.
  • Tagaror Wallet Mohamed
  • Mariam Niare
  • Moussa Samake, aka SAM MOUSSA
  • Mariam Tapily
  • Yakoudia Timbine
  • Fatoumata Traoré
  • Mamadou Traoré
  • Fadio Traoré
  • Youssouf Traoré, aka ISSOUF KING.
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© Amadou Diabagaté
Jeunesse dévouée
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© Amadou Diabagaté
Jeunesse dévouée
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© Ousmane Goita
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© Ousmane Goita
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© Tagaror Wallet Mohamed
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© Tagaror Wallet Mohamed

L’inauguration de l’exposition collective Afrotopia Acerca a eu lieu le 5 décembre 2017. Elle faisait partie du catalogue du festival. Guillem Riutord, premier conseiller de l’Ambassade d’Espagne au Mali et au Burkina Faso, a procédé à la présentation des deux expositions qui ont reçu un accueil bien chaleureux de la part du public. L’implication sans faille de Guillem Riutord dans ce projet depuis ses débuts, a été l’une des clés de son succès.

Pour moi, c’était un honneur et un plaisir de pouvoir apporter mon petit grain de sable au développement de la photographie africaine contemporaine. Sur un autre plan, je rappelle que je suis revenu de ce continent extraordinaire, plein de vitalité, de nouvelles expériences et apprentissages, avec de nouveaux amis. Une fois de plus, l’Afrique m’a pris aux entrailles et cela jusqu’à mon prochain voyage. Entre-temps, je souhaite que la vision de Sarr puisse un jour se matérialiser, et que le reste du monde, reconnaisse que l’Afrique a beaucoup à dire.
Héctor Mediavilla Sabaté

Voir en ligne : www.hectormediavilla.com