Daleside : Static Dreams Une interview de Cyprien Clément-Delmas and Lindokuhle Sobekwa

, par Afrique in visu, Jeanne Mercier

Initié en 2012 en Afrique du Sud, Of Soul and Joy Project vise à initier à la photographie des élèves de Buhlbuzile au cœur du quartier de Thokoza afin qu’ils fassent entendre leur voix au sein de leur communauté et leur opinion sur celle-ci, mais afin aussi qu’ils aient la possibilité de se professionnaliser. A travers ce projet, deux photographes Cyprien Clément-Delmas et Lindokuhle Sobekwa ont développé un projet commun intitulé Daleside.
Nous revenons ici sur ce projet qui a duré 5 ans à travers une interview croisée.

Ce travail est à découvrir actuellement avec la sortie du livre aux éditions Gost.
Prochainement dans le cadre de Photo Saint Germain en 2021.

Bonjour à tous les deux, pourriez-vous vous présenter en quelques lignes ainsi que votre approche photographique ?
Cyprien : Je suis un réalisateur et photographe français. Mon travail part toujours d’une approche documentaire. J’aime travailler à partir d’un univers réel, difficile à photographier ou à filmer, et essayer de le sublimer sans l’esthétiser. Je fais presque exclusivement des portraits. Je suis fasciné par l’humain et passionné par les rencontres.
Dans le cas de Daleside, j’ai souhaité faire des portraits face caméra, très statiques, très centrés. Les personnages sont comme des statues, figée dans le temps, l’espace et dans leurs rêves.

Lindokuhle : Je suis un photographe sud-africain de Thokoza au sud-est de Johannesburg. Mon approche photographique s’apparente à la narration documentaire et visuelle. Je m’intéresse à des histoires personnelles pour les faire connaître plus largement à travers le monde.

Comment vous êtes vous rencontrés et en êtes venus à mener un projet commun en Afrique du sud ?
Cyprien : En 2012, la fondation Rubis mécénat m’a proposé de donner des cours de photographie dans un township d’Afrique du Sud, Thokoza, avec la photographe Bieke Depoorter de chez Magnum. Lindokuhle faisait partie de mes premiers élèves. J’ai été son tout premier professeur de photographie. Au fil des mois et des années, j’ai vu qu’il se transformait en un élève et un photographe passionné. Il est rapidement sorti du lot. Pendant six ans, j’ai continué à donner des cours et notre relation s’est transformée en amitié. À chaque voyage, nous allions prendre des photos ensemble dans le township. Un jour, Lindokuhle m’a parlé de Daleside, une communauté Afrikaner à quelques kilomètres de là, et nous avons eu envie d’aller découvrir ce lieu qui nous intriguait. Nous avons tout de suite été fascinés par Daleside : l’atmosphère, les couleurs, les gens. Nous y sommes retourné (presque toujours ensemble) pendant 4 ans et une solide amitié et une vraie complicité est née ce cette expérience. Lorsque Lindokuhle a appris qu’il allait entrer à l’agence Magnum nous revenions de Daleside. Nous avons partagé cette joie du chemin parcouru, et du hasard de la vie. Matérialiser ce projet en un livre et une exposition est l’accomplissement de cette aventure commune, unique et inattendue. Notre duo détonnait dans les rues de Daleside où l’on voit rarement deux personnes de couleurs différente marcher ensemble. Nous étions fiers de cela.
Nous avons beaucoup réfléchis ensemble sur cette notion d’INSIDER/OUTSIDER. Curieusement, par ma couleur de peau, j’étais vu par les gens de Daleside comme un Insider, malgré le fait que je vienne d’un pays à 10.000km de là et mon terrible accent français. Lindokuhle était lui vu comme un Outsider alors qu’il vient d’un township à 10km de là, qu’il est sud-africain autant que les habitants de Daleside. Nous nous sommes rendu compte qu’ironiquement j’étais un Insider/Outsider et que Lindokuhle était un Outsider/Insider. Ce paradoxe en dit beaucoup sur le chemin encore à parcourir en Afrique du Sud.

Lindokuhle : j’ai commencé la photographie en 2012 à travers le projet photographique « Of soul and Joy » qui initie les jeunes à la photographie dans le quartier de Thokoza où je vis. Cyprien a été l’un de mes premiers professeurs. Pour développer un projet photographique, nous avons ensuite décidé de nous éloigner de Thokoza qui était ma zone de confort. J’ai proposé que nous allions à Daleside, un endroit qui m’intéressait particulièrement. C’est un endroit que je connais grâce à ma mère qui y travaillait comme employée de maison. Je le considérais comme un paradis en tant que jeune garçon et comme on me refusait l’entrée, j’ai voulu y retourner en tant qu’adulte et photographe pour y faire face.

Pourriez-vous nous en dire plus sur le projet Daleside ? Et sur vos pratiques ensemble et respectives ? Pourquoi un travail de 5 ans ?
Lindokuhle : 
Daleside est un endroit avec lequel j’avais de nombreux problèmes non résolus, ainsi qu’une profonde curiosité car c’était un quartier auparavant dominé par les blancs qui a désormais une communauté mixte. Comme je l’expliquais auparavant, j’ai d’abord visité Daleside quand j’étais enfant ; ma mère était employée de maison là-bas. Si mes sentiments sont si compliqués à propos de Daleside, c’est lié au fait que c’est un endroit qui éloignait régulièrement ma mère de moi et qui m’excluait aussi. Le fait que je ne pouvais m’y rendre a créé une profonde curiosité et avec ce projet je voulais confronter ces sentiments. Quand je suis revenu en tant que photographe et adulte, j’ai réalisé que la vie vécue à Daleside n’était pas si différente de la vie vécue dans ma communauté en termes de système social. Bien que je pouvais m’identifier dans une certaine mesure, je n’arrêtais pas de me rappeler que j’étais un étranger.

 Quand à notre approche avec Cyprien, nous avons commencé à faire de longues promenades en essayant de nous connecter à l’endroit et cela a créé une dualité intéressante. En se nourrissant de l’énergie de l’autre pour faire avancer le projet et nous avons eu différentes approches intéressantes sur le portrait de Daleside. Le livre en est une traduction magnifique
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Cyprien : Ce qui nous a amené à Daleside est avant tout la curiosité. Nous voulions découvrir cet endroit et les gens qui y vivaient. Nous marchions toute la journée dans les rues et arrêtions les gens pour les photographier. Nous sonnions aux portes sans beaucoup de succès au début. Après avoir été adoubés par le prêtre lors d’une messe, nous avons eu nos entrées. Nous faisions nos premiers pas dans cette communauté. Nous avons fait des rencontres fortes dès le début, comme la famille du prêtre.
Ensuite, c’est en regardant les images de cette première session que nous avons senti qu’il y avait un vrai potentiel. Nous retournions alors ensemble à Daleside à chaque fois que j’étais en Afrique du Sud. Nous apportions des tirages des dernières sessions pour les donner aux personnes que nous avions photographié. Ce geste simple nous a attiré la sympathie de beaucoup. Rapidement, nous étions invités à photographier les nouveaux nés, à venir aux soirées d’anniversaire ou aux barbecues. Il s’est créé une vraie relation avec une petite dizaine de familles que nous visitions à chaque session. Nous photographions ensemble avec Lindokuhle, dans les mêmes maisons, les mêmes personnes, l’un après l’autre. Mon approche très statuaire, à travers des portraits posés, différait de celle de Lindokuhle dans le fond et dans la forme. Nous vivions donc vraiment bien le fait de photographier ensemble. Peu d’images se ressemblent au final et une vraie harmonie et camaraderie a toujours régné entre nous. Nous avons tout de suite senti que nous étions plus fort ensemble, d’abord pour essuyer les refus puis pour entretenir les relations avec les habitants de Daleside. Nous nous motivions pour continuer, pour aller plus loin.
Au bout de trois ans, l’idée d’un livre est née. Il nous a fallu encore deux ans pour le matérialiser. Nous avons fait de nouvelles sessions plus intensives dans l’optique de cette publication. La dernière a eu lieu en Septembre 2019. Le fait de savoir qu’il s’agissait de la dernière session nous a aussi poussé à nous dépasser. Après quatre ans, nous sentions que nous avions un travail suffisamment solide pour le publier. Nous avons d’abord sélectionné entre les milliers d’image chacun quelques centaines. Puis, ce nombre s’est réduit à 70, puis 50, et enfin à une trentaine.
Je me suis rendu en Afrique du Sud pour la sélection finale. Pendant une semaine nous avons travaillé sur cet editing complexe car à trois entrées. Nous voulions que le livre soit la combinaison de deux livres qui puissent se regarder indépendamment ou ensemble. Pour cela, la séquence de nos images devait nous plaire individuellement mais elle devait aussi nous plaire en dialogue avec l’autre. Nous avons donc construit des pairs d’images qui communiquaient ensemble. Nous avons fait et défait l’editing de nombreuses fois lors de longues séances où nous posions les images à même le sol ou sur de longue tables. Finalement, nous avons trouvé la combinaison qui nous plait.
L’Editeur GOST est alors entré dans le jeu et l’équation est devenue une équation encore plus complexe à quatre entrées. Avec le regard aiguisé de son fondateur, Stuart Smith, nous avons beaucoup discuté, beaucoup débattu, jusqu’au dernier jour. Nous avons fait et refait l’editing pendant de longs mois pour finalement revenir à une sélection assez proche de notre premier geste. Nous sommes arrivé à un livre qui nous représente tous et que nous sommes heureux de pouvoir partager aujourd’hui.

Lindokuhle : La première année de démarrage du projet, c’était une vraie lutte car beaucoup de gens refusaient de se faire photographier. Je me souviens que nous n’étions pas tout à fait satisfait du travail qui en résultait et nous avons prévu de retourner à Daleside l’année suivante. Peu à peu la plupart des gens ont alors commencé à se détendre entre autre car nous avons rencontré un sympathique pasteur qui nous a présenté à la communauté et nous a aidé à gagner sa confiance. Quand Cyprien rentrait en France, j’allais seul à Daleside. C’était un endroit très difficile d’accès car la plupart des gens sont des privés et des conservateurs qui me prenait pour une personne à la recherche d’un emploi ou un criminel. L’une des plus belles expériences que nous avons vécues au cours de ces 5 années était qu’à chaque fois que nous retournions à Daleside, les gens avaient les photos que nous avions prises d’eux sur leurs murs décorés.
En termes de manière de travailler à deux, nous passons beaucoup de temps à éditer notre travail individuellement puis lors d’une autre phase, nous avons édité le travail de l’autre pour finir par une phase suivante avec un travail d’édition ensemble pour imaginer un livre. Nous avons travaillé ensemble avec Cyprien à Daleside pendant 5 ans, puis nous estimé avoir fini ce projet. Je suppose que comme toute histoire d’amour, vous ressentez quand c’est fini.

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© Lindokuhle Sobekwa Courtesy Rubis Mécénat Magnum Photos
Daleside, home of champions, 2016
Mid-way, mid-week, outisde the local bottle store
Tirage baryté jet d’encre, 40 x 60 cm
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© Cyprien Clément-Delmas
Daleside, 2018
Christmas girl
Tirage baryté jet d’encre, 80 x 80 cm
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© Lindokuhle Sobekwa Courtesy Rubis Mécénat Magnum Photos
Daleside, 2019
Farm field fire
Tirage baryté jet d’encre, 40 x 60 cm
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© Cyprien Clément-Delmas
Daleside, 2016
Young couple family
Tirage baryté jet d’encre, 15 x 15 cm

Vous exposez à Paris ce travail en commun, comment a été pensé le dialogue entre vos images ?
Cyprien : Le dialogue entre nos images dans l’exposition est né du dialogue que vous retrouverez dans le livre. Nous avons présenté à la curator de l’exposition, Valérie Fougeirol, le dummy original du livre, fait main, et elle s’est inspirée de ce premier geste pour construire l’exposition. Elle a tout de suite capté l’essence du projet et la relation qui unit nos deux travaux. Les tirages sont dont présentés par pairs.
Les proportions sont nécessairement différentes car je photographie au moyen format mais elles communiquent. L’encadreur David Gallardo a également fait un travail très fin d’encadrement : nous avons choisi des bois très proches, du merisier et du noyer légèrement ciré, pour marquer à la fois la différence et la proximité de nos approches. Les cadres sont fait à la main dans son atelier et ils terminent de mettre en valeur de grands tirages aux larges marges blanches.
Lindokuhle : Le projet a été conçu dans l’idée d’ une conversation comme celle que nous avons faite sur le livre et aussi cette idée de créer un portrait de famille de Daleside.



Vous publiez aussi un livre aux éditions Ghost, pouvez vous nous en parler ? est ce un prolongement de l’exposition ou un projet éditorial ?
Cyprien : Notre désir depuis plusieurs années était la publication d’un livre sur Daleside. La fondation Rubis mécénat nous a aidé à concrétiser ce projet. Nous admirions beaucoup avec Lindokhule le travail de l’éditeur indépendant londonien Gost qui publie notamment. La qualité de leurs livres, leur créativité en matière de design, correspondait vraiment à ce que nous imaginions pour le livre. Après une rencontre dans leur bureau à Londres, nous avons décidé de faire le livre avec eux. La conception et la production fut compliquée et retardée par le confinement. Stuart Smith et Claudia Paladini nous ont apporté leur savoir faire des matériaux, des papiers, des process. À l’heure où j’écris, nous sommes justement en pleine impression du livre chez EBS à Vérone, imprimeur légendaire spécialisé dans les livres de photos depuis plus de 30 ans.
L’exposition pendant Photo Saint-Germain marque la sortie du livre et le premier événement public autour du projet. Nous espérons pouvoir présenter l’exposition dans d’autres capitales et bien sûr en Afrique du Sud.

Quels sont vos prochains projets personnels ou collectifs pour 2020/2021 ?
Cyprien : Je sors un long-métrage documentaire à la fin de l’année sur la communauté Queer de Barcelone que j’ai filmé pendant deux ans en pellicule. C’est une réflexion sur l’identité, le genre et la pression sociale.
Je souhaite également commencer mon futur projet aux Etats-Unis autour de cette notion de « Static dreams » qui m’a fasciné à Daleside. Ce sera une continuité avec ce projet mais à une autre échelle et dans un pays qui a fait de la poursuite de ses rêves son slogan.

Lindokuhle : 
Je suis actuellement en résidence à la A4 Art Foundation à Cape Town où je suis en pleine recherche photographique. Je revisite des travaux nouveaux et existants en expérimentant l’objet photographique et en explorant des stratégies de narration. Le résultat sera une exposition.

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© Cyprien Clément-Delmas
Daleside, 2015
Family portrait
Tirage baryté jet d’encre, 80 x 80 cm
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© Lindokuhle Sobekwa Courtesy Rubis Mécénat Magnum Photos 2015
Daleside, 2015
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© Lindokuhle Sobekwa Courtesy Rubis Mécénat Magnum Photos
Daleside, 2017
Young couple family
Tirage baryté jet, 10 x 15 cm