Exuegguá, minuit à la croisée des chemins Une interview du duo Cristina de Middel et Bruno Morais

, par Jeanne Mercier

« Rien n’est vrai, rien n’est faux ; Tout est songe et mensonge »
Alphonse de Lamartine

Plusieurs décennies plus tard, avec leur série Exuegguá, minuit à la croisée des chemins, le duo Cristina de Middel et Bruno Morais nous entraînent aux racines de la spiritualité africaine, le long de quatre rivages stratégiques : celui du Bénin, de Cuba, du Brésil et de Haïti. Cristina de Middel n’est pas une inconnue pour nos lecteurs. C’est à travers sa série sur les afronautes que nous l’avions découverte. Depuis quelques années, elle réalise avec son compagnon le photographe brésilien Bruno Morais des productions surréalistes et iconiques mêlant documentation et mise en scène, où nos perceptions de la « réalité » sont volontairement bouleversées. Ces images sont à découvrir pour la première fois aux Rencontres d’Arles en France dès cette semaine puis au Mexique dès le mois d’août.

Pouvez-vous nous raconter comment vous travaillez en Tandem ? Qui fait quoi ?
Nous expérimentons en fonction du projet sur lequel nous travaillons. Nous commençons par discuter du concept d’une série et complétons ces idées avec des éléments aléatoires puis nous transcrivons cela sur un story-board. Dans la phase pratique, nous alternons les rôles entre la production et la prise d’images quand celles-ci sont plus mises en scène. Quand nous sommes dans des situations "documentaires", chacun prend les photos qui lui semblent intéressantes et à la fin, nous choisissons ensembles celles qui correspondent le mieux au projet. Le fait que nous n’ayons pas de rôles prédéfinis nous aide à mieux adapter nos différences et nos connaissances.

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© Cristina de Middel & Bruno Morais
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© Cristina de Middel & Bruno Morais
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© Cristina de Middel & Bruno Morais
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© Cristina de Middel & Bruno Morais

Cristina, depuis plusieurs années, ta pratique a évolué vers des images très oniriques et mises en scène partant d’histoires réelles. Et toi Bruno, ta pratique s’éloigne-t-elle aussi de plus en plus du documentaire ou est- ce deux parties distinctes de ta démarche ?
_ Bruno : Ma formation vient d’une école de photodocumentaristes à Rio de Janeiro, mais j’ai toujours essayé de questionner les limites du documentaire pur. J’ai toujours considéré avec suspicion certains concepts comme "l’instant décisif", par exemple. Logiquement, travailler et vivre avec Cristina m’a stimulé à expérimenter encore plus les possibilités de raconter une histoire à travers la photographie. Pour moi, la combinaison de ces deux formes narratives, peut permettre au spectateur d’être plus intéressé par ce que l’on raconte.

En 2016, vous partez en résidence au Bénin à Ouidah, avez-vous déjà une idée assez précise de votre sujet ? Où le découvrez vous sur place ?
Le concept de base était déjà bien défini en arrivant à Ouidah, mais nous ne sommes jamais complètement fermés aux images qui nous apparaissent à partir de l’expérience locale. C’est comme un puzzle. Certaines pièces, nous les apportons dans notre sac et d’autres nous les recevons au cours du processus lui-même.
Parler avec les gens, apprendre à connaître les gens du pays, être prêt à changer la façon de faire et évaluer constamment les images sont des stratégies que nous utilisons lorsque nous travaillons.

Pourquoi vous intéressez-vous ici au sujet des religions ?
Nous n’avons pas d’intérêt dans la religion elle-même, mais dans la capacité de l’être humain à créer des récits pour expliquer le monde qui l’entoure. C’est aussi parce que dans le monde entier, il y a un mépris pour les cosmogonies africaines, et dans le cas du Brésil, également pour les récits indigènes, mais quand on plonge dans cet univers, on découvre un système de connaissances complexes, intégré et pertinent aux défis contemporains auxquels nous sommes confrontés en tant que civilisations.
En outre, par rapport aux systèmes monothéistes, les religions enracinées en Afrique et plus spécifiquement Les Yoruba présentent une dynamique beaucoup plus riche. Il n’y a pas de culpabilité, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas de rédemption. Au lieu de cela, il y a une pleine responsabilité pour vos actions et une relation étroite avec les forces de la nature et la planète dans laquelle nous vivons.

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© Cristina de Middel & Bruno Morais
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© Cristina de Middel & Bruno Morais

Cette série s’intitule EXUEGGUÁ, parlez nous du personnage / divinité Exu dans les différents territoires en Afrique, à Cuba, au Bresil, Haiti ?
Dans cette série, nous travaillons avec un conservateur nommé Claudi Carreras qui, en plus d’être un grand ami, s’intéresse également à la diaspora africaine. Le mot Exuegguá était un titre de travail qui combinait les différents noms que cette énergie a dans les quatre endroits photographiés. Dès le moment où nous avons commencé à définir l’exposition avec Claudi, il a suggéré de choisir le titre à "Midnight at the Crossroads/ Minuit à la croisée des chemins", qui semblait immédiatement beaucoup mieux et qui est resté le titre final.
Le personnage d’Esú (écriture yoruba) ne diffère pas beaucoup dans les quatre points. Dans tous les ports, il est associé à l’idée de transformation, de mouvement, de communication, d’échanges, de créativité et d’imprévisibilité. Fondamentalement, Esú est responsable du chaos sans lequel il ne serait pas possible pour l’être humain d’évoluer.
Ce qui la distingue dans les quatre pays, c’est sa forme. Au Bénin, sa représentation la plus courante est une sorte de totem avec des yeux en cauris, à Cuba, elle a pris la forme d’un enfant, au Brésil, l’Exú que nous avons étudié est celui qui appartient à Umbanda, c’est-à-dire l’esprit d’une personne qui a vécu une vie extraordinaire et qui peut être à la fois homme et femme, à l’image des saints chrétiens. Et enfin en Haïti, Esù devient un vieil homme, Papa Legba.

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© Cristina de Middel & Bruno Morais
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© Cristina de Middel & Bruno Morais
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© Cristina de Middel & Bruno Morais
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© Cristina de Middel & Bruno Morais

Le rouge est omniprésent dans vos images, que représente-il ?
En général, les couleurs qui représentent Esú sont le rouge et le noir, il y a quelques nuances selon l’informateur et le pays où vous vous trouvez, mais le rouge est généralement présent partout.

Concernant les costumes les réalisez vous ? Ou est ce de la récupération ?
Nous collaborons normalement avec des artisans et des couturiers où que nous allions. C’est toujours un bon moyen de connaître les gens et d’avoir une perspective plus large du sujet. Dans ce cas il n’y a pas beaucoup d’adaptation. Dans la plupart des clichés, ce ne sont que les vêtements que les gens portaient ou des habits traditionnels portés pour les cérémonies.


Nous aimerions que vous nous racontiez une image, cela peut aller de leurs réalisations ou juste au niveau de la symbolique. On souhaiterait en savoir plus sur la photographie surréaliste du jeune garçon dont la fumée sort de ses oreilles via deux pipes ?
Il y a deux aspects dans ces images. Tout d’abord, dans ces religions, le tabac et la boisson sont des instruments que les esprits utilisent pour transmettre leurs énergies et pratiquer leurs œuvres.
Dans le cas de la photo du garçon aux deux pipes, cette image fait référence à une légende où Esú veut tester deux amis. Il pose sa pipe sur sa nuque et marche devant eux alors qu’ils se tiennent sur les côtés opposés de la route. Aucun des deux amis n’est sûr de la direction où cet étrange étranger est allé et ils commencent un combat qui détruit leur amitié. A l’image du vieil homme en Haïti, nous avons essayé de faire référence à l’aspect de Papa Legba et la fumée jaune n’est qu’une stratégie pour provoquer l’étrangeté et la curiosité.
Notre intention n’était pas de faire un travail anthropologique ou académique, c’est-à-dire d’être fidèle à un récit ancré dans la vérité. Le thème est si glissant et mystérieux que nous souhaitons éveiller la curiosité des gens pour connaître ces cultures et les amener à respecter ces cosmogonies comme ils respectent n’importe quelle autre religion occidentale.

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© Cristina de Middel & Bruno Morais

Comment est pensé le projet de l’exposition à Arles ?
L’exposition est conçue comme une sorte de carrefour et de labyrinthe. Nous avions vraiment besoin de séparer les quatre points de recherche, mais aussi de les garder toujours liés les uns aux autres. Nous avons construit une structure en bois et c’est une installation très spéciale, avec des coins et des transparences et aussi une image en mouvement.

Et quel sera la finalité du projet ? Une exposition ? Où ? Un livre ?
Ce sera les deux. Le projet est présélectionné aux Rencontres d’ Arles mais il sera présenté également au Mexique à Mexico au Centro de la Imagen à partir du 6 août sous le commissariat de Claudi Carreras dans une exposition collective intitulée La troisième racine et qui traite du patrimoine africain en Amérique latine. 
Mexico. Nous présenterons également le livre à Arles mais c’est une petite édition ... presque un secret.
http://centrodelaimagen.cultura.gob.mx/
https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions/view/231/cristina-de-middel-bruno-morais