Frontières fluides Katrin Ströbel & Mohammed Laouli dans le cadre de l’exposition Africa is no island

, par Afrique in visu, Madeleine de Colnet

Du 27 février au 24 aout, L’exposition "Africa is no island" sous le commissariat de Jeanne Mercier et Baptiste de Ville d’Avray, fondateurs de la plateforme de photographie Afrique in Visu et de la commissaire indépendante Madeleine de Colnet, propose une déambulation à travers des images, celles qu’Afrique in Visu présente depuis dix ans sur sa plateforme et invite à arpenter une infime partie de ce territoire connecté. Rassemblant plus de quarante photographes émergents et établis, elle propose des focus de travaux photographiques publiés sur Afrique in Visu, en dialogue avec une sélection d’œuvres issues de la collection de la Fondation Alliances et de travaux d’artistes de la scène marocaine.
C’est ainsi que 4 œuvres de la série " Frontières fluides, découverte lors de l’exposition au Cube à Rabat en 2015, ont intégré le parcours.

« La mer est histoire », pour reprendre la citation de Derek Walcott dans le texte de Bonaventure Soh Bejeng Ndikung [1], à propos du travail de Katrin Ströbel & Mohammed Laouli. Elle devient territoire au fil des histoires collectives ou singulières de déplacements, circulations et migrations. Les deux artistes nous l’esquissent sans en tracer les limites : le projet s’appelle Frontières fluides.
Au moyen d’une barque de fortune créée à partir de ce qu’ils trouvent sur place, Katrin Ströbel et Mohammed Laouli défient les frontières, les affrontent. L’action se situe dans les ports de Rabat-Salé, Playa Blanca, Amsterdam ou Marseille. L’ensemble des photographies tient pour document de leur traversée performative. À l’instar de leur vie mobile d’artiste, ils passent d’une rive à l’autre – Katrin Ströbel est allemande, installée à Marseille et engagée sur la scène artistique marocaine, Mohammed Laouli vient de Salé et vit et travaille entre le Maroc, l’Allemagne et la France. Dans un premier temps, il y a la construction de la barque dans l’espace public, objet de médiation pour recueillir les paroles, les expériences, les histoires d’exil. Les témoignages accompagnent le travail photographique des artistes à travers une bande son ou dans des citations associées aux images. Ils rendent compte de la réalité de leur mobilité. Le territoire est public, l’œuvre est commune. Puis, il y a le temps de la traversée - celles des artistes et celles évoquées dans les récits - qui implique d’autres protagonistes. Le territoire est à tous [2] mais il est bien gardé. À Playa Blanca, la traversée n’aura pas lieu malgré les négociations quotidiennes avec les autorités locales. Bajha [3]n convoque l’histoire pour rappeler que la colonisation est arrivée par les ports. Yassin [4] témoigne, lui, de sa traversée en tant qu’enfant de la mer, de la marchandisation des passeurs. Marwan parle de l’utopie qui motive et nourrit la traversée. Quant à Emmanuel, il évoque la poétique de l’attente, du morcellement, celle d’Une vie pleine de trous [5] qui mérite cependant d’être vécue. Katrin Ströbel et Mohammed Laouli habitent ce territoire d’entre-deux où l’on vit et meurt, ce territoire où l’on est « présent en tant que passant » [6].

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© Katrin Ströbel et Mohammed Laouli
Transit( ions ) I-IV series, 2018
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© Katrin Ströbel et Mohammed Laouli
Transit( ions ) I-IV series, 2018
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© Katrin Ströbel et Mohammed Laouli
Transit( ions ) I-IV series, 2018
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© Katrin Ströbel et Mohammed Laouli
Transit( ions ) I-IV series, 2018

Notes

[1Bonaventure Soh Bejeng Ndikung « The Paradoxicality of the ‘Transitzone’ » in Frontières fluides II, 2016, Mohammed Laouli et Katrin Ströbel

[2Depuis 1982, la Convention des Nations unies sur le Droit de la Mer attribue aux états côtiers certains droits souverains en fonction de la distance de la côte. Au-delà de cette juridiction nationale se trouve la Zone internationale qui a le statut de « patrimoine commun de l’humanité ».

[3Témoignage retranscrit dans Frontières fluides, Mohammed Laouli et Katrin Ströbel, 2014, Le Cube-independant art room, Zeppelin Museum Friedrichshafe

[4ibid.

[5Driss ben Hamed Charhadi, Une vie pleine de trous, ouvrage cité dans la citation d’Emmanuel.

[6L’expression est tirée de l’interview d’Achille Mbembé sur France Culture à propos d’un avenir sans frontière et de l’importance de repenser la question de l’identité en dehors des frontières excluante mais dans un état “d’être passant”.