Si Johannesburg m’était contée Une interview d’Elsa Bleda

, par Afrique in visu, Jeanne Mercier

En 2007, la photographe Elsa Bleda pose ses valises en Afrique du sud à Johannesburg. Très vite, elle plonge dans les ambiances nocturnes et fantastiques pour conter la ville. Ses images aux tons cyan ou magenta sont comme une balade entre un film de Wong Kar-wai et une peinture d’Edward Hopper. Dans ses paysages de nuit, l’homme est absent mais de nombreux signes laissent deviner ses traces. Elsa Bleda créée un nouveau récit autour des nuits sud africaines à travers ses séries My Nightscapes, Chinatown, Midnight stop...

Bonjour Elsa, Pourriez vous nous parler de votre parcours ? Comment en êtes- vous venues à la photographie ?
Je suis photographe depuis environ 13 ans, ce fut pour moi une découverte très précoce. J’ai grandi en voyageant, alors la photographie est devenue une langue, un exercice, un ami pour moi à l’adolescence pendant cette vie de voyages. L’intérêt pour le documentaire est toujours présent dans mon travail mais j’ai transformé ma pratique en photographie d’art au fil des ans. Mon identité visuelle a beaucoup évolué au fil des années et aujourd’hui j’ai trouvé mon propre langage et ma propre identité dans la photographie. C’est bien au-delà d’une carrière et d’un travail. C’est ainsi que je vis ma vie et que je communique avec le monde.

Après avoir vécu dans différents pays, c’est en Afrique du Sud que vous avez posées vos valises. Pourquoi et qu’y faites- vous ?
Je suis basée en Afrique du Sud depuis une dizaine d’années. Je me sens chez moi ici. Mon travail s’inspire beaucoup de Johannesburg bien que je voyage et photographie encore d’autres parties du monde, j’ai l’impression que mon pays d’origine est aussi l’Afrique du Sud, surtout Johannesburg. Cette ville est l’inspiration derrière le début de Nightscapes. J’ai un lien étroit avec Johannesburg. Les gens et l’endroit m’inspirent.




Dans la majorité de vos dernières séries, c’est à travers des scènes de nuit que vous portraiturez les villes. Pourquoi ce choix ?
Ma série Nightscapes a commencé vers 2014. Mais même avant cela, mon travail s’inspirait de thèmes similaires, en particulier le mystère. La nuit est la meilleure option pour changer les récits. les lumières et les couleurs fonctionnent comme de la peinture pour moi, que je retravaille en post-production. La nuit est un Storyteller en soi. Et nous y sommes étrangers.

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© Elsa Bleda
Petrol Stop Nottingham Road South Africa, 2017
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© Elsa Bleda
Johannesburg 2016
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© Elsa Bleda
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Elsa Bleda
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© Elsa Bleda
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© Elsa Bleda

La majorité des images s’articule autour de l’architecture, comment choisissez vous les lieux ? Pourquoi ces architectures vous attirent ?
L’architecture n’en qu’une partie de mon travail. Je réalise mes images en ville tard le soir et très tôt le matin quand il y a si peu de mouvement et de présence humaine. Ce sont les lumières et les couleurs des fenêtres qui représentent les humains. Le silence m’inspire plus à créer. C’est un voyage intérieur et une connexion avec ce que je vois. Et l’architecture est l’une des langues de notre civilisation, elle parle de l’histoire et de l’état actuel et raconte l’histoire des villes, et c’est pourquoi chaque ville que je photographie a un aspect différent. Chaque série urbaine a sa propre dimension avec mes paysages nocturnes. Je raconte les histoires des villes, de cette façon, aussi des habitants mais dans un monde qui ressemble à une peinture, un monde contre nature pendant que tout le monde dort.

Comment se passe ces prises de vues à Johannesburg ou Cape Town ?
Mon travail de nuit est toujours tourné très tard le soir. Je préfère ce silence et le manque de mouvement. Le monde du sommeil est un lieu poétique. Je conduis parfois pendant des heures, et parfois je m’assois sur un toit et je regarde le monde et je photographie. Cela prend habituellement plusieurs heures sur un seul endroit ou en voiture. Chaque tournage est un long processus.

Pouvez-vous nous parler de la couleur dans vos images ?
J’utilise la couleur et la lumière comme un personnage à part entière de mon récit. Elles sont accentuées par mes choix de composition. Mon travail est en quelque sorte un exercice pour raconter des histoires cinématographiques. Nous avons de très fortes réactions émotionnelles aux couleurs. 
J’ai un amour pour l’utilisation de la couleur depuis mon enfance, dans mes explorations de la couleur dans mes peintures, même quand j’étais enfant. Je m’en sers pour prendre du recul par rapport à la dureté du monde et de la réalité. Il y a plus de choses à dire dans ce monde, et certaines d’entre elles ne sont pas visibles. La couleur m’aide juste à les faire ressortir. Et je vois souvent mon travail comme des peintures plutôt que comme des photographies.

Il y a de nombreuses références qui viennent à l’esprit en voyant vos images, je voudrais en soulever deux : le peintre Edward Hopper et ses scènes aux Etats-Unis et le photographe américain Gregory Crewdson et sa façon d’explorer la lumière. C’est certainement le côté très cinématographique qui lient ces deux références, pouvez vous nous en parler ?
Les scènes de Hopper et le travail de Crewdson sont tous deux de grandes influences (tout comme l’utilisation par Wong Kar-wai de l’image et du silence pour raconter des histoires, la vision de Tarkovsky ou le monde de la nuit de Brassai). Je pense que le tableau Nighthawks d’Hopper a été un excellent modèle pour moi. De même, les atmosphères que créés Crewdson depuis des années, son travail avec la lumière, les émotions, la solitude. Il a un travail très profond, très articulé et il raconte des histoires. A chaque fois que je regarde, je fais une nouvelle découverte, un détail qui permet de comprendre un peu mieux. C’est, pour moi, la partie la plus forte de son travail.

Vos images sont accompagnées de légendes, titres, comme des poèmes ou chanson, qu’évoquent ils ?
Ces mots guident le spectateur dans un monde où je veux qu’il comprenne légèrement mon point de vue, mais jamais complètement. J’écoute un certain type de musique pendant que je photographie comme lorsque j’édite. Je crois que la musique se reflète et se traduit d’une manière ou d’une autre dans mon travail. Mes légendes évoquent souvent une certaine émotion et un certain état qui aiguille le spectateur. Mon travail est une expérience solitaire, j’aide les gens à entrer dans ce monde en douceur.



Pourriez-vous nous parler des différentes séries réalisées en Afrique du sud (Chinatown midnight, midnight stop, midnight gothic...) ?
Chinatown, réalisée dans le quartier chinois, est un travail qui se poursuit depuis des années. De même que ceux de Nightscapes (qui comprend Midnight Stop, Midnight Gothic, Fragments, etc...). Ils sont le résultat de mon exploration constante et de ma curiosité des paysages et des communautés et de mon désir de raconter des histoires. La série Chinatown (Johannesburg) a sa propre langue et ses propres raisons et d’autres tournages sont prévus dans ces endroits. Ils sont le résultat de visites constantes au fil des ans. Plus tard, cela a donné naissance à Chinatowns of Africa que j’explore actuellement pour voir cette communauté spécifique qu’ils ont créée sur le continent africain. Je trouve cela très personnel, poétique, isolé. Midnight Stop est le résultat d’interminables heures de route au Kwazulu-Natal. Midnight Gothic est la sœur de Fragments qui est à la fois basée à Johannesburg, principalement Hillbrow, mais parle d’un autre aspect de cette mégalopole. La ville abrite des influences architecturales très différentes. Mais elles deviennent à la toute fin, une expérience personnelle qui m’est propre .

Quels sont vos projets pour 2019/2020 (expositions, résidences, publications, travaux en cours,...) ?
Je vais travailler en premier lieu autour de la série Chinatown. J’ai aussi prévu quelques voyages à l’étranger pour ma nouvelle série que j’attends avec impatience depuis de nombreuses années. Les endroits que j’ai l’intention de photographier sont des endroits isolés dans le monde hors de portée humaine ou de lieux rarement vus ou facilement accessibles. Il s’agira d’une série d’œuvres d’art dans ces domaines, et un livre présentera ces images en 2020.
Concernant mes expositions, j’ai récemment inauguré ma troisième exposition personnelle à Johannesburg intitulée Memories of Dreams qui mêlait photographie et réalité virtuelle, sous la forme d’un portail dans lequel le public peut entrer. Je travaille avec une équipe sur des projets de Réalité Virtuelle autour de mon travail. Cela consiste à créer des expériences immersives avec la réalité virtuelle/augmentée à partir de mes images, ce qui permet que les spectateurs puissent plonger dans cet univers.

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© Elsa Bleda
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© Elsa Bleda
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© Elsa Bleda
Blue glow, Chinatown, 2016
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© Elsa Bleda
Inside, Johannesburg, 2018