See What I See Une interivew de Kefilwe Fifi Monosi

, par Afrique in visu

Il y a quelques mois, l’artiste visuelle Emilie Régnier nous présentait Kefilwe Fifi Monosi photographe, qu’elle accompagne dans le cadre d’un mentorat avec Women Photograph. Kefilwe (1988) est une photojournaliste basée à Gaborone au Botswana. Elle développe un corpus entre autre autour du portrait d’une grande sensibilité et mélancolie. Tout en travaillant avec une lumière magnifique, elle s’intéresse sur les problèmes sociétaux et les tabous qui touchent principalement les femmes et les enfants. Dans cette interview, elle revient entre autre sur sa série See What I See qui invite intimement les regardeurs à entrer dans la vie des survivantes de violence sexuelle. En nous mettant face à la brutalité que les survivants cachent, elle nous force à réfléchir.

Pourriez-vous nous raconter votre parcours en tant que photographe jusqu’à aujourd’hui ?
Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours voulu faire quelque chose de percutant. Je n’avais jamais imaginé que ce serait par le biais de la photographie. Lorsque j’étais à l’université, j’ai suivi un cours de photographie pour accumuler des points pour mon diplôme, c’était la première fois que je touchais un appareil photo et je suis immédiatement tombé amoureuse de cet outil. Quand j’ai obtenu mon diplôme, je me suis alors achetée un reflex numérique Nikon d300 avec lequel j’ai appris les bases de la photographie. Mon premier emploi était celui d’assistante photographe pour un photographe de mariage, bien que nous ayons capturé de beaux moments, je me suis dit que ce n’était pas le genre de photographie qui me convenait. Mon deuxième emploi était celui d’assistante dans un studio de photographie commercial et cela ne me convenait pas non plus. J’ai ensuite rejoint un journal où j’étais photojournaliste et j’ai su dès ma première mission que j’aimais ce genre de photographie. Ce que je voulais c’était raconter des histoires incroyables en images.

Quels sont les projets au Botswana autour de la photographie ?
Le Botswana manque encore de tout : écoles, formations, workshops ou de galeries. Celles qui existent sont pour la plupart gouvernementales et la photographie n’est pas vraiment prioritaire par rapport aux autres médiums artistiques. Je dirais donc que le Botswana a encore un long chemin à parcourir dans ce domaine.

Votre approche en tant que photojournaliste, est principalement orientée sur la question des femmes, des enfants, sur les inégalités sociales et aussi sur les tabous de la société, pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui vous a amené à développer des projets sur le sujet ?
Quand j’ai grandi, j’ai réalisé qu’on ne pouvait pas poser de questions sur certains sujets au Botswana. Nous n’avions pas le droit de parler de certains sujets et cela continue à se produire dans notre communauté. Ma communauté ou devrais-je dire le Botswana est une nation très conservatrice et en pleine croissance. Certains problèmes ou questions ont été balayés sous le tapis et cela me dérange. Alors je crée mon travail pour susciter des conversations, des débats, autour de ces questions tabous dont on ne parle pas pour éduquer, sensibiliser et défendre.

Comment se déroule votre travail de photojournalisme, produisez-vous vos projets vous-même et les proposez-vous à des magazines ou s’agit-il simplement de commandes ? Sur quels sujets, par exemple, pour quels médias ?
La plupart des travaux que j’ai réalisé sont au départ des projets personnels. Il est souvent ensuite publié par un journal local. Je n’ai pas encore eu de commande dans ma carrière. Les sujets que j’ai envie de traiter couvrent les questions des femmes et des enfants, les problèmes liés aux LGBTQI, la santé mentale et les représentations corporelles et identitaires.
 
Pouvez-vous nous parler de votre projet, See What I see ( Voyez ce que je vois) ?
C’est un projet que j’ai décidé de mener pour sensibiliser à la violence basée sur le genre et au féminicide. Mon pays connait un nombre élevé de cas de violence envers les femmes, j’ai donc créé ce travail pour sensibiliser et mettre fin à la stigmatisation associée à cette question. Ce projet est basé sur des histoires réelles de la part de survivantes qui ont été maltraitées par leurs conjoints. Le sujet est si sensible que j’ai préféré faire poser des modèles et les mettre en scène. Sur la vingtaine de photographies, on peut y voir par exemple, une femme qui dévoile ses cicatrices et sa bouche scellée montrant qu’elle doit rester silencieuse. Une autre image montre une femme vêtue d’une robe de mariée debout dans une maison abandonnée.

Quels sont vos projets pour 2020 et 2021 ?
En 2020, je vais terminer mon programme de mentorat pour les femmes photographes (https://www.womenphotograph.com) où je suis accompagnée par Emilie Regnier. J’ai fait des demandes de résidence et de subventions pour terminer mon projet en cours. J’espère être acceptée. En 2021, j’ai prévu de continuer les reportages sur la violence contre les femmes, mais basé sur les travailleuses du sexe au Botswana et dans les pays voisins. J’espère aussi avoir de nombreuses commandes au Botswana.
Je travaille actuellement sur un nouveau projet appelé The things they left us/ Les choses qu’ils nous ont laissées. A travers ce projet, j’explore la notion de chagrin et comment les gens utilisent les choses que leurs proches laissent pour faire face à la perte. Chacun réagit différemment à la mort et utilise des mécanismes d’adaptation personnels pour le deuil. Dans la culture du Botswana, quand une personne décède, quelques mois après son enterrement, la famille organise une cérémonie au cours de laquelle elle partage les biens du défunt. Et généralement, l’oncle le plus âgé est celui qui facilite toute la cérémonie. Certaines personnes trouvent du réconfort dans les affaires qui leur ont été confiées. Ce projet consiste à documenter la relation entre les gens et objets qui leur ont été laissées par leurs proches.

JPEG - 1.7 Mo
© Kefilwe Fifi Monosi
Melody, une ressortissante zimbabwéenne qui vit au Botswana et fait un travail à bas salaire, laver les vêtements et balayer la cour pour les gens. Ici elle est assise dans sa maison d’une pièce où elle a passé tous les 19 jours de confinement. Le covid 19 l’a affectée, elle et sa petite famille, car elle ne peut pas sortir travailler et acheter de la nourriture.
JPEG - 559.7 ko
© Kefilwe Fifi Monosi
Une femme dont la bouche est attachée avec un ruban noir
JPEG - 141.9 ko
© Kefilwe Fifi Monosi
femme regardant par la fenêtre la lumière avec l’obscurité derrière elle
JPEG - 1.6 Mo
© Kefilwe Fifi Monosi
Une femme avec sa robe de mariée dans une maison détruite
JPEG - 463.8 ko
© Kefilwe Fifi Monosi
femme bloquant son visage avec ses mains
JPEG - 708.3 ko
© Kefilwe Fifi Monosi
Une femme avec une cheville attachée avec des rires
JPEG - 1.6 Mo
© Kefilwe Fifi Monosi
Une femme en pleurs et portant un bouquet de roses
JPEG - 770.2 ko
© Kefilwe Fifi Monosi
une femme triste qui regarde fixement dans les airs
JPEG - 214.8 ko
© Kefilwe Fifi Monosi
une femme avec un gros plan de ses larmes qui coulent sur son visage
JPEG - 1.4 Mo
© Kefilwe Fifi Monosi
une femme le visage courbé
JPEG - 673.5 ko
© Kefilwe Fifi Monosi
le visage d’une femme face à la tristesse

Voir en ligne : www.fifimonosi.online