Vinyles et photos d’identité pour évoquer la liberté en Algérie Une interview de Amina Zoubir

, par Afrique in visu, Jeanne Mercier

Amina Zoubir est une artiste pluridisciplinaire qui travaille entre l’Algerie et la France. A travers cette interview, nous revenons sur son parcours, sa démarche, avec un point particulier sur l’une de ses dernières grande installation intitulée Muscicapidae. Exposée à Artissima, Foire d’art contemporain à Turin et lors de la dernière Biennale de Dakar en 2018, cette installation associe des pochettes de disques vinyles et des agrandissements d’anciennes photos d’identité en noir et blanc issues d’albums familiaux

Pourriez-vous nous présenter votre parcours ?
Je suis une artiste femme, née en Algérie, j’ai étudié à l’école supérieure des Beaux Arts d’Alger puis j’ai continué mes études en France à l’Université Paris 8. Mon parcours d’artiste a commencé en Algérie où j’ai ressentie la nécessité de créer des images après avoir éprouvé et vécu une guerre civile durant les années 1990. J’ai questionné le regard des autres, à travers des vidéos relatant des expériences de corps évoluant dans des espaces prédéterminés selon les contextes socioculturels, ethno-psychiques et politiques. Mes œuvres examinent les pensées sociales et historiques à partir des poétiques et des mythes au Maghreb en Afrique du Nord. Il est essentiel de savoir d’où l’on parle pour imaginer où l’on veut aller et se donner les moyens d’exister.

Dans votre travail de recherche comme dans vos travaux artistiques, on retrouve souvent des questionnements liés aux corps, pourquoi ? Pourriez-vous nous parler un peu plus de vos recherches, que l’on comprenne bien comment se fait le lien entre votre travail de recherche et vos œuvres ?
Il semble que la perception du corps de la femme change au fil des années dans un esprit de considération et de respect. Tout a commencé de l’expérience de mon propre corps de femme, parce que vous apprenez à devenir une femme dans des sociétés qui vous réduisent indéniablement à votre corps, où le statut de tutorat appliqué par les codes du patriarcat encourage l’infantilisation des esprits et des corps. L’expérience et l’interaction qu’engendrent les corps m’intéressent et ponctuent mon travail d’artiste. Les concepts développés par mes recherches et mes œuvres sollicitent les notions, les positionnements et les tensions de langage du corps humain/animal/objet et son articulation en espace urbain/rurale/fi­ctionnel. La complexité de l’identité individuelle corporelle et la question « comment nous construisons notre humanité ? » constituent les ponts qui relient mes recherches et mon travail d’artiste. En dépit de ces questions, j’estime qu’être algérienne c’est être africaine et qu’être arabe et berbère est un héritage culturel avec lequel j’ai grandi. Nous pouvons l’accepter ou le rejeter, tout le monde devrait être libre de choisir son identité individuelle.
© Amina Zoubir
Nous aimerions en particulier revenir sur votre grande installation intitulée Muscicapidae créée en 2016. Comment ce projet est-il né ? Pourquoi ce titre ? Comment sont sélectionnées les photographies d’identité de votre famille ?
Les Muscicapidae sont une famille de passereaux, des oiseaux dont le chant est simple et discret, mon intention est de rendre ce chant visible et audible, de capturer sa lumière par la photographie, de le partager afin d’honorer son existence qui a été oublié. Par allégorie, ce chant est celui des algériens et de leurs chanteurs que j’ai connu depuis mon enfance. Ce projet est né en 2016, lorsque je me suis interrogée sur mon patrimoine musical suite aux décès de plusieurs célébrités du monde de la musique internationale comme Franck Sinatra, David Bowie, Prince, Vanity aka Denise Katrina Matthews, Eddy Wally, Maurice White, Paul Kantner… Mon travail d’artiste a commencé par identifier et répertorier les identités musicales dont j’avais eu connaissance. Musicapidae est une recherche iconographique et historique qui retrace une généalogie du patrimoine musical en Afrique du Nord, à travers le regard des algériens après l’indépendance de l’Algérie. L’installation fait partie intégrante de mon identité et vise à préserver un patrimoine culturel oublié et méconnu, j’ai donc confronté des photographies en couleur des pochettes inédites de disques vinyle et des photographies d’identité en noir et blanc de personnes de ma famille, prises depuis les années soixante et jusque dans les années quatre-vingt, certaines datent avant l’indépendance. Commence alors un long processus de sélection de mes archives photographiques familiales pour tenter d’en montrer l’importance, car ces photographies analogiques sont un enregistrement de l’espace éprouvé et du temps que chaque sujet a vécu. L’esthétique du portrait de studio est en réalité une photographie d’identité privée rendu public, chaque portrait photographique reflète les aspirations profondes, capture l’état d’esprit dans lequel les algériens se sont construits après l’indépendance. Je considère ces archives du point de vue historique, il y a très peu d’images issues de studios photographiques qui sont rendu accessibles.

Vous travaillez aussi dans une démarche qui interroge la représentation que l’on a de l’Algérie. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Après les années 90, les algériens ne se laissaient plus prendre au jeu de l’image, ils avaient perdu l’habitude de se voir dans « un miroir d’image » et je continue d’interroger la société algérienne contemporaine suite au traumatisme collectif après la guerre civile des années 90, je parlerai même dans certains cas d’une catoptrophobie (Peur des miroirs, ou de se regarder dans un miroir) et cela renvoie également à l’eisotrophobie (la peur de son reflet dans un miroir). Le pays s’était renfermé, certains ont choisi l’exil, d’autres sont restés parce qu’ils n’avaient pas le choix, la possibilité, le désir de partir ; rester tel a été le choix des personnes que j’expose dans les photomontages Muscicapidae. Et il existe peu d’images connues venant de l’Algérie. Il y a eu une fermeture suite aux séquelles du fondamentalisme de la guerre civile, un conflit qui a détruit le tissu de la culture et de l’art en Algérie, j’ai grandi pendant cette guerre et je peux en témoigner grâce au processus de création artistique. Enfin, pour être plus précise, il n’y a pas assez d’images qui circulent hors du pays, les difficultés d’un artiste algérien sont la mobilité et la visibilité. J’ai ressentie la nécessité de créer des images après avoir éprouvé et vécu cette guerre fratricide. La représentation de l’Algérie par la carte postale post-coloniale n’est qu’une façon fantasmée d’un passé désuet, en réminiscence à l’époque coloniale, alors que les années soixante arbore un nouveau processus de résilience, celui de représenter joyeusement l’Algérie par la construction d’une nation et la valorisation des individualités après l’indépendance, les sujets photographiés éprouvaient volontiers le besoin d’imiter et de reproduire les modèles et styles de chanteurs populaires ; les poses adoptées rappellent celles de leurs acteurs de cinéma et chanteurs préférés. En ce qui concerne les poses, certaines personnes choisissent de reproduire celles qu’ils ou elles ont vues dans les films de cinéma, au théâtre et particulièrement sur les pochettes de disques vinyle, au moment de se rendre chez le photographe de studio pour prendre la photo d’identité. La pose du penseur, le regard tourné vers le lointain vers un futur prometteur, renvoie à la façon dont ils ou elles aiment être représenté-e-s. Je n’ai pris aucune de ces photographies d’identité moi-même et beaucoup ont été photographié avant même ma naissance dans les studios des photographes de quartier où les algériens se rendaient pour immortaliser des poses d’identité. Les studios des photographes d’identité ont progressivement fermé, certains jetaient ou revendaient leurs archives argentiques, plus tard la photographie passait au numérique. Je pense également aux photographies de Lazhar Mansouri quand tout un pont de l’histoire de la photographie vernaculaire en Algérie avait disparu de nos yeux dans la discrétion. Dans ma démarche d’artiste, ma représentation de l’Algérie apporte un autre regard construit par une expérience intérieure vécue et éprouvée sur ce même territoire. Je n’ai pris la distance que pour avoir d’avantage de discernement.

Comment sont sélectionnées les pochettes de disques vinyle ? Pourquoi y mélangez-vous des musiques de différents pays et non uniquement de l’Algérie ? Pouvez-vous nous parler des styles que l’on y découvre ?
J’ai commencé à collectionner des pochettes de disques vinyle qui illustraient des chanteurs et chanteuses issues du monde arabe et d’Afrique lorsque je suis arrivée en France, j’avais également repris la collection de disques vinyle de mon père qu’il avait récupéré de mon grand père. Il y avait tous les genres musicaux internationaux : Classique, Wahrani, Blues Américain, Gnawi, Chaabi, Chaoui, Rock... Un héritage musical que j’ai photographié numériquement, certaines pochettes de disques vinyle en lien avec l’Afrique du Nord y sont désignées dans l’installation Muscicapidae reflétant l’abondance et l’ouverture vers plusieurs identités musicales et iconographiques. L’installation évoque comment la musique a influencé la construction individuelle des personnes et quelle résilience existait après l’indépendance, suivant la définition de ces identités en Algérie, même si depuis les années 1930, bien avant l’indépendance, plusieurs genres musicaux sont écoutés par les Algériens, Tunisiens, Marocains, Egyptiens ; des genres que l’on pourrait appeler « pop », pour utiliser un terme qui correspond à l’adjectif arabe chaabi, qui signifie « populaire de tous » ou « écouter par le peuple ».
Ils nous parlent d’un nouvel imaginaire, auquel la musique a contribué, transmettant une façon de se présenter, de dévoiler son identité ; je montre des personnes qui ont confirmé un attachement à la fois pour leurs traditions et pour leur modernité. Ainsi, par exemple, vous voyez mon grand-père ou mon oncle en costume-cravate, ou mes grands-mères et mes tantes avec des coupes de cheveux élaborées, une trace des modes vestimentaires et capillaires de l’époque. Ce sont des processus de transition pour exister après les blessures, les traumatismes et les nombreuses humiliations subies pendant la période coloniale et pendant la guerre de libération de l’Algérie. Une construction de leur identité en tant qu’individus ouverts sur le monde, parce qu’ils n’écoutaient pas seulement les chansons révolutionnaires de l’Algérie durant les années soixante, ils écoutaient Lili Boniche, un chanteur juif algérien qui adorait Alger et l’Algérie, El Hachemi Guerouabi pour le Chaabi, la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, Touré Kunda groupe de musique sénégalais, Warda une chanteuse algérienne qui a fait carrière en Égypte, Taos Amrouche l’interprète des chants berbères, Mohamed Mazouni chantant l’émigration en France… des chanteurs de Gnawa, des chanteurs de Rock, des chanteurs de Raï ou encore des chanteuses berbères comme Djurdjura. La musique a joué un rôle déterminant dans l’émancipation psychique et le développement individuel de ces personnes ; une économie du bonheur partagé, au-delà de l’Algérie vers des identités ancrées en Afrique du Nord et ouvertes sur le monde.

© Amina Zoubir

Comment sont composés ces photomontages ? Comment associez-vous les images ? A travers ces mosaïques vous vous intéressez à la construction individuelle de ces personnes, pouvez-vous nous raconter par exemple la vie de l’un des personnages ?
Le travail de composition des photomontages Muscicapidae est une étude sur la dialectique entre le caché et l’apparent, le proche et le lointain, l’historique et l’économique, la tradition et la modernité, entre le local et l’international. Les chanteurs sont influencés par la musique occidentale et la culture pop, néanmoins ils portent un certain imaginaire composé d’une appartenance moderne et traditionnelle liée à leur territoire. J’ai scanné et traité à l’image des pochettes de disques vinyle en détérioration, c’est leur état qui m’a amené à réfléchir à la nature subjective de la notion de valeur. Les photomontages Muscicapidae associent une valeur économique désuète (les pochettes de disques vinyle) à celle d’une valeur historique réanimée (les photographies d’identité en studio). Comment réfléchir son identité et celle des personnes illustrées par les photographies en noir et blanc, comment créer un rythme visuel, sélectionner et construire du sens à partir de celles-ci ? Ce processus s’apparente pour moi à l’idée d’une résurrection, l’idée de ramener à la vie quelque chose qui était caché et voué à la disparition et de reconstituer une histoire, de présenter un corps d’images. Toutes les archives sont aussi publiques que privées et les limites entre le domaine public et la sphère privée restent encore à questionner. La notion d’archive interroge la valeur économique des objets visuels transformé en valeur historique. Les artistes d’aujourd’hui utilisent les archives pour contester un sens historique qu’ils souhaitent réécrire. Beaucoup de protagonistes de la musique, de la culture et du journalisme ont disparu pendant la guerre civile en Algérie et je voulais leur rendre hommage, leur donner une visibilité, certains d’entre eux ont été assassinés et sont peu connus des nouvelles générations. Dans le cas du théâtre, je cite Azzeddine Medjoubi, Mohamed Alloula, le poète Tahar Djaout, pour la musique berbère Matoub Lounes, une journaliste féministe Nabila Djahnine, je cite Cheb Hasni le sentimentaliste du Rai, Cheikha Rimiti initiatrice de Gasba et Al Anka le précurseur du Chaabi, T34 le groupe de Rock et Miriam Makeba qui entretenait un lien particulier avec l’Algérie, elle a été invitée en 1969 à performer pour le premier Festival Panafricain à Alger puis en 1973, elle a été naturalisée algérienne par le président Houari Boumédiène et en 1978 lors des jeux africains, elle a chanté en arabe Ifrikia -signifiant Afrique- des mots écrits par l’auteur algérien Mustapha Toumi arguant le refrain "je suis libre en Algérie, le temps de l’esclavage est révolu".

Ce projet a été présenté lors de la dernière Biennale de Dakar à l’ancien Palais de Justice, quelle en a été sa réception ?
L’installation Muscicapidae a suscité un engouement et une curiosité, cela a incité consciemment les visiteurs à réfléchir sur leur patrimoine musical et leurs propres archives familiales. Mon dessein vise à sensibiliser les générations futures sur l’importance de préserver un patrimoine culturel à travers l’histoire photographique des archives familiales. Libérer ce patrimoine musical en reconstituant une autre histoire intérieure, une autre vision du monde à partir de l’Algérie, réfléchir ce monde extérieur qui nous a inspiré pour être nous-mêmes, revendiquant ce qui est traditionnel ainsi que notre modernité. Nous devons sortir toute cette musique algérienne jusque dans les années quatre-vingt et veiller à ce que les nouvelles générations puissent s’en inspirer et reconstruire les bases de nouvelles formes musicales et de nouvelles formes de résilience, pour sortir de ce deuxième traumatisme qu’a été la guerre civile des années 90. Cela a déjà commencé et le temps est venu pour la nostalgie, pour la vérité, pour rendre accessible la volonté de liberté de ces chanteurs assassinés et de ces musiciens du désir de vivre qui ont influencé ceux qui les avaient écoutés, hommes et femmes qui ont construit une individualité, une identité à transmettre aux nouvelles générations.

Quels sont vos projets pour cette année 2019 ?
Le meilleur reste à venir, je n’en dirais pas plus !

© Amina Zoubir
© Amina Zoubir
© Amina Zoubir
© Amina Zoubir
© Amina Zoubir